Entre le livre de Mérimée  et l’indémodable « L’amour est enfant de Bohême », il y a tout un monde. Un monde que l’Infini Théâtre, sous la houlette de D. Serron, nous propose d’explorer à la recherche de la véritable histoire de Carmen. La célèbre zingara, libre et entière, passionnée et intransigeante. Dans ce récit aux couleurs chaudes et aux senteurs de tabac, on retrouve tout : le texte merveilleux de Mérimée, la musique de Bizet (et d’autres), et surtout : l’amour, cet oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser.

L’ouverture est claire : nous sommes là pour écouter une histoire, et y participer. Mais pour cela, nous n’attendons plus que l’arrivée d’un certain monsieur Prosper. Et dès son arrivée, la question jaillit : allons-nous « la » voir? Mais patience… avec art, le conteur nous transporte petit à petit dans son histoire, si bien que, progressivement, tout se mélange : narrateurs, joueurs, comédiens, … A quel jeu exactement assistons-nous? Un merveilleux mélange des niveaux de récits, où les comédiens interprètent tour à tour les différents rôles qu’exige le récit.

Les entrées des dames ne font qu’aider à cette plongée dans le brûlant univers. Elles vont et viennent, rythmant les scènes et envoûtant les comédiens, aussi libre que la fameuse gitane. Dans ces jeux de mises en abîme, les musiciens illustrent autant qu’ils soutiennent. Ils colorent les scènes de manière précise et vivante avec des extraits de Bizet remis au goût du jour et d’autres tubes.

Le rythme envoûtant du spectacle nous entraîne comme un tourbillon, dans le sillage de José et Carmen, amants criminels en cavale. Comme dans l’oeuvre de Mérimée, pas de psychologie inutile, mais du rythme, des descriptions vivantes et sans épanchement. Bref, une brèche dans la muraille séparant le réel de l’imaginaire, ce qu’on voit de ce qu’on rêve. Un merveilleux travail et d’interprètes (j’y reviendrai) et de mise en scène. Petit accroc sur le tableau tissé par la metteuse en scène : la « carmen-itude » verse parfois dans le trop (rires forcés, insincérité) et cela est quelque peu exaspérant à la longue. On comprend vite qu’elle ne donne pas dans la sincérité, mais on l’attendrait tout de même parfois plus en simplicité

La scénographie riche ouvre un espace clair. Une grande armoire-vitrine, une estrade pour les musiciens, un tabouret pour le conteur, une table, un porte-manteau pour les accessoires, un fauteuil et quelques chaises pour les comédiens, tout est utile, chaque détail compte. Et meilleur encore, bien loin de figer des espaces définis, Christine Mobers, la scénographe et costumière, réserve quelques surprises sympathiques au spectateur. Et si les costumes ne sont pas toujours du meilleur goût, il y a un agréable travail sur le mélange : entre classiques (la célèbre robe hispanique de Carmen en diverses déclinaisons) et messages codés (la tenue de contrebandière inspirée de « Bonnie and Clyde« ), les tenues colorées créent un sentiment d’intensité qui convient bien à l’univers.

Du point de vue musical, il y a une impressionnante modernisation du thème « L’amour est enfant de Bohême », sous de multiples interprétations propres à chacun des moments où il est joué. La présence d’extraits de l’opéra de Bizet revus ou non répond intelligemment aux attentes du public. Toutefois, la présence de tubes plus récents (de Elvis aux Beatles) dénote par rapport à l’univers et surprend, au premier abord.

Enfin, il convient de parler du jeu des comédiens. A eux tous, ils nous emportent sans difficulté et font ce qu’ils veulent du public. Le rire jaillit, libre et spontané. Ils maîtrisent l’art de la rupture à merveille, et utilisent leur voix comme de véritables instruments, de la parole au chant, de la déclamation théâtrale à la diction la plus intimiste. Carmen est dépeinte sous toutes ses facettes : sorcière, femme fatale toute de volupté, criminelle arrogante, ou encore séductrice vulgaire. De leur côté, les hommes se passent le flambeau de José en souplesse, et sans jamais laisser s’éteindre la flamme.

Mais je tiens à souligner trois prestations qui m’ont vraiment plue ce soir. Tout d’abord, celle de Patrick Brüll (Prosper), merveilleux conteur qui nous entraîne comme si de rien n’était dans son récit, et nous emmêle les neurones si facilement que cela semble tout à fait agréable. Et ensuite, celles de Vincent Zabus et Toni d’Antonio, qui rendent naturel un jeu à tendance burlesque, tout en finesse.

Décidément, « Carmen, la véritable histoire » est un spectacle complet, vivant et enrichissant, qui mérite une place honorable au côté de l’oeuvre littéraire et de l’opérette. Il y est question de l’image de la femme, de jeux de séductions, de l’emprise des sentiments. Il y est question de l’adrénaline après laquelle on court. Il est question de vie dans une histoire de mort. 

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