Ce que nous propose la Compagnie Belle de Nuit est une matière théâtrale pour le moins déroutante. Il en reste comme un goût de trop peu : nous avons savouré le talent des comédiens, nous avons pu goûter à une scénographie originale,  mais la mise en scène dans son ensemble perturbe tout cela, et il faudrait en voir plus pour comprendre, sans doute.

Cette tragi-comédie de Shakespeare est une pièce en deux temps. Le premier, celui des trois premiers actes, est l’histoire d’un roi, Léontes de Sicile (Itsik Elbaz), fou amoureux de sa merveilleuse femme Hermion (Anne-Pascale Clairembourg), qui porte son deuxième enfant. Son amour vire à la folie furieuse lors d’un banquet au cours duquel il reçoit son frère adoptif, le roi Polixènes de Bohème (Didier Colfs). Jaloux des attentions de sa femme envers celui-ci, il la fait enfermer. Elle accouche en prison, dans une scène digne du grand guignol, et le roi décide de faire disparaître l’enfant. Il ordonne qu’elle soit abandonnée aux saisons loin des rives de son royaume. La reine est, peu après, innocentée par l’oracle de Delphes, mais les épreuves subies ont raison de sa vie. Enfin, l’enfant abandonnée est recueillie et baptisée Perdita par un berger (Michel de Warzée) sur les rives de… la Bohême.

C’est là qu’arrive – à point – l’entracte. La seconde partie, acte IV et V, s’ouvre sur une ritournelle d’amour, après laquelle le Temps (Louise Jacobs) nous raconte que les événements qui suivent se déroulent seize années plus tard. Au cours des deux derniers actes, on assiste à l’amour contrarié de Perdita (Sarah Messens) et du prince Florizel de Bohème (Julien Besure), qui fuient la colère du roi avec l’aide de Camillo (Luc Van Grunderbeeck), conseiller en exil de Léontes, qui les envoient… en Sicile. Là, happy end, le roi accepte de plaider leur cause auprès de son frère, et reconnaît en Perdita la fille d’Hermione, sa fille. Enfin, fin magique, Paulina (Daphné D’Heur), fidèle suivante d’Hermione, apprend au roi qu’il existe une statue de sa défunte femme, si réaliste qu’on la croirait en vie. Et sous les yeux ébahis de tous les personnages, la statue s’anime, et Hermione renaît. Le roi, fou d’émotion, perd un peu la tête et fais un dernier discours saccadé. Dernière image, Hermione chante O Solitude. Noir.

Que dire? Que dire? La matière est vaste, riche, et en même temps décevante à certains moments. La scénographie, par exemple, est très intelligente : elle soutient le côté tragique de la première partie à merveille (costumes trois pièces, robes élégantes, ton sombres et plutôt neutres) et souligne le pendant comique aux derniers actes (couleurs vives et éclatantes, tenues grotesques touchant parfois presque au music-hall ou au cabaret, lumières plus chaudes). Mais il est décevant que cette distinction fasse perdre en esthétisme, et passe, à certains moments, pour de l’humour un peu potache (la vieille Cléomène qui caricature S.M. Elisabeth II d’Angleterre ; ou le vieux berger en veste léopard tout droit sorti des Tuches). L’impression d’ensemble et d’unité qui règne au début disparaît complètement au profit de ce carnaval vif et enjoué.
Par contre, le dispositif scénique ne manque pas d’intérêt : une grande cage de verre surélevée laisse un espace de jeu à l’avant-scène et offre, par son mur du fond en écran géant, une source lumineuse intéressante. Le rapport des cette cage est intriguant. Difficile de dire, par exemple, pourquoi c’est là que se tient le banquet d’ouverture. Mais c’est aussi un bon moyen d’accentuer l’intimité, et donc le rapport, entre Léontes et Hermione, qui assiste impuissante à l’insomnie, aux doutes et finalement aux délirantes sentences de son mari. Leur amour y gagne, et la folle jalousie paraît plus noire encore.
Dans cette scénographie, plusieurs symboles marquent. Tout d’abord, la part de l’enfance, vive, sincère et insouciante. On retrouve une balançoire, des ballons multicolore qu’on éclate quand les émotions sont ingérables (grande scène!) Ensuite, l’importance de la nature, surtout travaillé dans les vidéos projetée (arbres, flocons, eau). Enfin, la bête dans l’homme, qui est clairement identifiable par les masques. Rien qu’en regardant la scène comme un tableau, rien qu’en regardant les images, il semble que tout nous crie de retrouver cette sincérité naturelle, cette insouciance, cet amour vrai et libre.

La mise en scène, bien que plutôt classique dans les trois premiers actes, tire vers un style plus rococo dans la seconde partie, avec notamment une escarpolette qui n’est pas sans rappeler Fragonard, ou une scène de déguisement avec fleurs et masques. Toutefois, c’est là que se situe l’élément le plus déroutant : la gestion du son. En effet, entre la cage de verre, l’avant-plateau libre, et le pied de micro (exactement à la même place que dans le Richard III de Pousseur en 2014), la voix des comédiens résonne différemment. Et dans la salle, les idées nous parviennent de manière parfois un peu diffuse : nous ne savons plus trop ce qui s’adresse à nous, ce qui est joué, ce qui est symbolique, aparté, … De là, le principal sentiment de désorientation.
Le texte également, adapté par Georges Lini, a surpris. Aux premiers échanges, certains « C’est du Shakespeare, ça? » ont été murmuré. Il faut dire qu’en arriver à dire « C’est parti, mon kiki! » au début de l’acte IV, c’est saisissant de modernité. Mais cela correspond aux costumes qui cherchent une certaine contemporanéité. Je déplore seulement que, visiblement, l’actualisation semble aller de pair avec un certain affaiblissement de la langue, même dans les parties tragiques. Certes, certains beaux morceaux restent – « L’hérétique, ce n’est pas celui qui brûle mais celui qui met le feu! » (Pauline, acte II), aux accents très actuels – mais tant d’autres ont sombré…

Bref, c’est clairement une pièce articulée sur la foi en l’amour que nous propose Georges Lini. L’idée est claire, compréhensible, et mise en valeur. Un travail réellement appréciable.

Enfin, les comédiens. Tous sont impressionnants, tant dans leur gestion du rythme de la pièce (sur lequel il n’y a rien à redire) que dans l’énergie qu’ils apportent à leur personnage. Mais, il faut dire ce qui est, deux comédiennes se détachent par leur gestion de la tension (A.-P. Clairembourg surtout, depuis sa prison), de la parole (les imprécations de Daphné D’Heur m’ont clairement fait frémir). Didier Colfs, dans le rôle de Bohême, était merveilleux : énigmatique, séduisant, et en même temps puissant à souhait (sa colère dans l’acte IV était terrifiante).
La proposition de Itsik Elbaz, un roi fou et rempli de tic nerveux, dans une parole très quotidienne, ne m’a pas complètement convaincu. Certes, cela accentue la critique de la jalousie qui prend véritablement des airs de psychose, mais cela donne au roi un caractère plutôt puéril qui fait douter qu’Hermione, si noble, puisse l’aimer. J’ai été également surpris et déçu de ne pas comprendre un traître mot (ou presque) de ce que disait Michel de Warzee, surtout depuis le septième rang.

Ainsi, c’est un spectacle de qualité qui se donne au Parc, jusqu’au 13 février 2016.

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