Le nouveau spectacle d’Antoine Laubin et Thomas Depryck n’est pas à mettre entre toutes les mains. Ils abordent sans complexe le désir et la sexualité chez l’homme en les détachant – à certains moments un peu trop – de la question des sentiments. Durant trois heures, ils surfent sur des scènes d’une crudité consommée. Âme sensible, s’abstenir.

Il ne dansera qu’avec elle questionne. C’est visiblement la grande spécialité des deux créateurs : poser des questions, ouvrir des portes, en évitant soigneusement d’y répondre. Et c’est tant mieux, parce que, au final, c’est aussi ce que retient public.

Les acteurs s’appellent par leur prénom, se déshabillent sans gêne aucune, sautent d’un sujet à l’autre en fonction d’un « abécédaire du désir » défilant à l’écran. Jonglant avec adresse de confidences sur fond de vérité à des scènes créées de toutes pièces, ils jouent un jeu dangereux : celui de l’intime. Qu’est-ce que je raconte ou montre de moi? Qu’ose-je? Dans ce spectacle labile, où tout dénonce le théâtre – la présence d’une caméra, les câbles et amplis sur scène, le rapport direct au public -, le public ne peut se raccrocher à la moindre illusion pour se mettre à distance. Ca passe ou ça casse, on accroche ou on déteste.

Dans une langue aussi contemporaine que directe et brute, souvent à la limite du vulgaire, la pudeur se dévoile à des endroits étranges, alors que les scènes n’en ont aucune : Jérôme demande à Pierre comment il s’y prend pour faire jouir Caro, son ex ; Marie provoque Hervé en se lançant dans un trio avec sa sœur et sa compagne ; Brice est gêné que Denis lui parle d’une trans. Brève histoire de porno, scènes simulées à la clef. Zénith : Yasmina Laassal confesse, dans un monologue à l’intensité inégalée, l’érotisme fascinant d’un orgasme interdit. Les comédiens se livrent à un exercice de question-réponse, où il est difficile de savoir ce qui est joué ou non.

Un gros bémol : si les confessions grivoises entraînent des rires (nerveux?) dans les premiers rangs, on se demande parfois, depuis le quatrième, comment les derniers entendent. Vu la taille du plateau, et celle de la salle, pour atteindre une qualité de l’intime, il faudrait opter pour des micros sur chaque acteur, comme le font Pommerat et Vandalem. Ou alors demander aux acteurs une articulation plus travaillée, et une meilleur projection de voix. Le choix sera peut-être dicté par des considération matérielle.

Au final, ce qu’on retient de Il ne dansera qu’avec elle c’est cette mélancolie gaillarde qui parle de fidélité, de désir et … de politique. Car le sexe, élément essentiel du scandale, fait parler, analyser, réfléchir. Bref, un spectacle à l’ambition sociologique. On attaque par un hymne à l’amour, on clôture par l’échec du couple : le spectacle, qui s’ouvre sur une scène d’amour joyeux, se termine par une variation bien plus sombre de celle-ci. Serait-ce la seule piste de réponse, le seul message caché? Ou faut-il voir dans ces deux scènes deux images du viol : celui de l’intimité d’un couple, et celui de l’intimité d’une personne?

Une production osée de la Compagnie De Facto, sombrant parfois un peu trop dans la vulgarité, signée Laubin et Depryck, les créateurs qui nous avaient davantage séduit il y a trois ans avec L.E.A.R. (Varia, 2013).

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