La musique, c’est du bruit qui pense.
Victor Hugo

J’adore cette citation, car je trouve qu’elle répond avec beaucoup de précision au travail que je mets en place dans mon travail. Depuis deux mois, je mène des ateliers d’éveil musicaux avec des enfants de 6 à 10 ans, et m’efforce de leur proposer quelque chose qu’ils ne trouveront nulle part ailleurs. Mon objectif, au-delà de sortir du lot, est de transmettre ma passion pour le monde à travers un élément de celui-ci : le son.

Mon but premier, c’est que les enfants puissent mobiliser leur écoute pour s’exprimer. Sans tomber dans une idée utilitariste, car la pratique musicale pour elle-même est une chose que j’apprécie, je trouve que souvent, on se concentre trop sur l’apprentissage d’un instrument. Et pour cela, rien de tel que de dépasser la pratique. Entendez-moi bien : il ne s’agit pas de la bannir, et de ne faire que de la théorie. Il ne s’agit pas non plus de leur interdire de toucher un instrument. Il s’agit de développer l’idée de la musique sous une autre forme que celle, traditionnelle, de l’apprentissage par solfège ou instrument.  Car, comme le dit Victor : « La musique, c’est du bruit qui pense« . Et le bruit, les enfants adorent ça. Alors pourquoi ne pas partir de là?

J’ai donc principalement axé mon travail sur sur la découverte par l’écoute et sur l’organisation musicale : le travail d’ensemble, de chœur, etc. C’est aussi ce qui répond à une approche plus psychomotrice de l’apprentissage (développement de la structuration temporelle, de la proprioception, et des fonctions exécutives et sociales) et l’occasion de leur faire entendre différents styles musicaux (je parle souvent de « rencontre d’œuvres patrimoniales »). Rien de neuf sous le soleil si vous avez lu l’article « Eveil musical pour les tout-petits« , si ce n’est que ce coup-ci, je vais plus loin, vu l’âge des enfants. 

Ici, il s’agit de travailler la structuration sonore sur base d’objets non-musicaux pour les obliger à mobiliser et détourner leurs connaissances passives (sons et objets quotidiens, connus) dans un esprit créatif.

1. Une histoire musicale

Je les accroche comme j’en ai l’habitude : « Faites-du bruit, lâchez-vous ». Ca, ça marche à tous les coups. Puis je leur dit que je leur ai apporté une histoire que j’adore, et là, je sors le DVD de « Pierre et le Loup » (Disney, 1946). Après ce petit film de 15 minutes, je leur demande de me raconter l’histoire, et j’insiste : l’histoire, on ne parle pas encore de musique. Après seulement, je leur demande ce qu’ils ont entendu, quel instrument représente qui, etc. Enfin, je termine par un petit blind-test : je leur fait écouter les différentes pistes séparées, et dans le désordre. La plupart du temps, ils reconnaissent Pierre, le Loup, et l’Oiseau.

Objectifs? Simplement être capable de reconnaître, d’identifier des sons, et de les associer à une narration (personnages ou moments représentés).

2. Les bruits qui nous entourent

C’est la partie la plus courte, et pourtant la plus difficile à mettre en place : écouter le silence. Personnellement, j’invite les enfants à s’asseoir et à fermer les yeux, en leur précisant que nous allons écouter le silence pendant 20 sec. Mais il leur faut généralement deux ou trois essais pour arrêter de faire les clowns (bruits de prout, chatouiller le voisins, …) et arriver à se concentrer assez. Et il faut également qu’ils comprennent la consigne : écouter le silence implique qu’il y ait encore du bruit, et c’est cela qu’il faut leur donner à entendre : une voiture qui passe dans la rue, des voisins qui marchent, le tic-tac de l’horloge, la respiration d’un condisciple, une toux, …

La seconde partie se déroule en équipe de deux : un explore le local, pour trouver un son qui lui plaît, l’autre essaie de trouver une manière de le noter (dessin, mot, mémoire, …) puis on inverse. Une fois que tout le monde a « son » son, on le présente tour à tour, et on met des mots dessus. Au-delà du développement lexical (lié au paramètre du son : fort/faible, aigu/grave, sourd/clair, long/court), il s’agit de leur permettre de développer leur oreille en comparant des sons, et d’y associer des sensations (développement de la sensibilité) du genre : grinçant, inquiétant, profond, son lié à l’eau, joyeux, triste, doux, …

3. Raconter notre histoire sonore

Dernière étape. Je leur raconte l’histoire « Le magicien qui n’aimait pas la musique« . Puis, ensemble, on fait comme pour Pierre et le Loup : on résume d’abord l’histoire, puis on voit où on peut placer du bruit, tirés des sons qu’ils ont trouvés, ou d’autres qu’on invente sur le moment. On précise, on organise : qui fait quel son, à quel moment, ensemble ou séparément, etc. Un véritable travail de chœur, d’orchestre.

Enfin, je me place en hauteur, pour que tous me voient, et commence la narration, le son rentre, la musique naît…

Le magicien qui n’aimait pas la musique

Dans le pays où se passe cette histoire, vivait un magicien nommé Yourk. Cloîtré dans son château, il avait défendu qu’on le dérange. Sur sa porte, un écriteau annonçait : « Je HAIS le bruit ! ». Il dormait le jour, la nuit. Si on le réveillait, sa colère était terrible ! Il lançait des éclairs du bout des doigts en hurlant « Craignez-moi ! » C’était horrible !

Le roi, par peur de représailles, finit par interdire la musique : plus d’instruments, plus de chansons, plus de rire. Au Pays, la vie dans le silence devint fade : les fleurs dépérissaient d’ennui, les abeilles ne butinaient plus, les oiseaux ne chantaient plus non plus.

Alertés, le soleil et la lune tinrent conseil. L’heure était grave. Il fallait absolument rendre la joie de vivre au triste Pays. La pluie les entendit et dit : « J’ai une idée… laissez-moi faire ! »  Une pluie sonore se mit alors à tomber sur le pays. Des gouttes martelèrent les feuilles des arbres. D’autres tapotèrent le toit des maisons. On entendit alors des : « Flic, flac, floc, floc! » retentissants, un peu partout. Les fleurs reprirent espoir. Des gazouillis et des éclats de rire timides se firent entendre ici et là. Puis il y en eut de plus, et ce fut comme une explosion : la nature vibra de chants et de bonheur.

Yourk se réveilla, et lança des éclairs à torts et à travers. Mais rien n’y fit, la pluie tomba de plus belle. Un bel orage! Épuisé de tant s’énerver, le magicien grognon fut bien obligé d’écouter. La musique de la pluie était si jolie qu’il ne résista pas longtemps : à peine eut-il repris son souffle qu’il se lança dans un numéro de claquettes.

Au retour des beaux jours, il arracha l’affiche de sa porte et accrocha, à la place : « Le bruit, c’est la vie ! ». Et depuis, les abeilles re-butinent, les fleurs sont pleine de couleur, et chacun s’occupe, une chanson au cœur.

(Histoire librement adaptée du conte
« Le magicien qui n’aimait pas la musique », J. Marque)

Sources et inspirations

  • Matthys A., L’éveil musical à la maternelle, éd. Retz, coll. Pédagogie Pratique, Paris, 2007.
  • Dugas C., Le développement psychomoteur : perfectionnement en mouvement, Université de Sherbrooke, Mars 2010.

  • Marque J., Le magicien qui n’aimait pas la musique, sur HelloKids (http://bit.ly/2gozvnk) et Pirouettes Contes (http://bit.ly/2hoLPSq), Eure-et- Loir, 2013.

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