C’est l’histoire d’un superbe terrain vague, une terre bien fertile, qui n’attend que quelques graines et la première pluie pour se transformer. En quoi? Jardin potager, d’agrément, botanique ou tropical? Ca, ce n’est pas encore tout à fait décidé, mais vous pouvez participer à son développement… Quelques principes de culture. 

Une situation quotidienne.

Je suis animateur. Tous les jours, après les heures scolaires, je vois des enfants, je les aide dans leur devoir, et tâche de les éveiller à l’expression créative. Grand programme, comportant différentes cases : musique, danse, conte, arts plastiques. Finalement, beaucoup d’expressions artistiques. Lors d’un atelier conte, nous questionnons la communication, et une enfant me parle d’un truc qu’elle a vu à la télé : « On peut parler avec les mains, ils font ça parfois dans le journal ou dans la météo« . Elle ne le sait pas encore, mais elle a visé juste. Très intéressé par la communication, je me suis penché pas plus tard que cet été sur la Langue des Signes Francophones Belges (pour en savoir plus, lisez mon fourre-tout), et je comprends directement que c’est de cela qu’elle parle. J’en discute un moment avec elle, lui raconte mon expérience, et j’en reste là.

Surprise! Quatre jours plus tard, alors que je ne l’ai pas revue entre temps, elle vient spontanément vers moi et me demande de lui rappeler quel est le signe pour Bonjour. La fillette a l’air plus qu’intéressée. D’échange en petits pas, depuis près de quatre mois, j’entretiens sa curiosité, et aujourd’hui, non seulement elle sait se présenter, signer quelques mots, mais une dizaine d’enfants m’en parlent, et s’y intéressent de plus ou moins loin.

Ça, pour moi, ça porte un nom : j’ai une rencontre.  Mais ce genre d’événement, pour se produire, a besoin de deux éléments fondamentaux : une demande, et une disponibilité.

Étape 1 : la demande

C’est le plus facile. N’importe quel enfant passe par le stade du « Pourquoi/Comment ». Deux débuts de questions qui finissent par excéder tous les parents. Pourtant, c’est là que s’exprime toute la curiosité de l’enfant, et donc les graines qui sont déjà présentes dans le Jardin.

Parfois, elle est là, sous-jacente, sous une discussion quotidienne. Tous les théoriciens de l’éducation spécialisée (Rouzel, Gaberan, Capul et Lemay, …) défendent d’ailleurs l’importance de l’infime, du banal dans la mise en projet.  Le tout alors, c’est d’offrir la place et l’écoute nécessaire à son expression, à son développement, à son épanouissement.

Parfois, elle est là, cachée dans l’émotion d’un moment, dans une crainte, une tristesse, une joie impromptue. Dans ce cas-ci, il peut être nécessaire de la traduire, et de poser des questions pour faire apparaître la réflexion, pour que l’intérêt ne soit plus juste de l’ordre du ressenti, mais de l’ordre de la pensée.

Parfois, elle est là, en contradiction de tout ce qui était prévu, de tout ce qu’on avait imaginé, complètement ailleurs. Faut-il alors recadrer notre action pour y répondre, abandonner nos plans pour suivre la route sauvage? Difficile à dire avec certitude.

Étape 2 : la disponibilité

Ca, par contre, ne nous voilons pas la face, c’est le grand défi. Que nous soyons parent, animateur, baby-sitter ou surveillant, lorsqu’un enfant vient nous trouver avec sa curiosité, nous avons bien souvent d’autre chose en tête : gérer le groupe, prendre garde à la sécurité, finir le ménage, la cuisine, payer les factures, ce fameux dossier qu’on devait rendre pour hier… Pourtant, c’est à ce moment précis que tout se joue : cette curiosité insatiable est ce qui va diriger la capacité de projection de l’enfant.

Autrement dit, c’est en obtenant des réponses sérieuses, sincères et complètes à ses questions qu’il va développer une pensée abstraite, faire des liens, et se mettre en projet de découverte. Et si la découverte semble accessible, l’envie d’aller plus loin apparaît, ce sont les prémisses de la créativité.

Lorsque ces deux éléments s’articulent autour d’un véritable intérêt pour la personne avec qui on les vit, la rencontre devient possible.

Questions de pédagogie

La rencontre résulte ici de plusieurs considérations de base.

Premièrement, considérons l’enfant comme une personne à part entière, au-delà de son caractère d’apprenant, d’élève, d’enfant… Rappelons que nous ne sommes pas les détenteurs du savoir : le savoir se construit, au contact de la connaissance, au contact de l’autre, avec et contre sa connaissance propre (coopération, contradiction, confrontation). C’est l’auto-socio-construction des savoirs, bien que ce principe soit plus régulièrement appliqué à des groupes homogènes. Ce point de vue implique d’imaginer qu’une discussion à double sens soit possible, et donc d’accepter de se livrer à l’enfant, de lui faire confiance.

Ensuite, rappelons-nous que l’apprentissage qui va le plus en profondeur est celui qui correspond à nos intérêts et celui qui débute sur la pratique. C’est ce que Tardif (1998) appelle « privilégier la complexité » : en étant mis au contact d’une pratique complexe, l’enfant – qui apprend par imitation,  et donc entrera dans la matière par la pratique – recevra progressivement une rétroaction sur son évolution (des retours, des commentaires, des critiques).  Le film Captain Fantastic, malgré une vision un peu idyllique de l’auto-scolarisation, illustre magistralement plus d’une fois ces idées.

Enfin, rares sont les personnes qui sont n’apprennent que dans un domaine à la fois. Ce qui tient, ce qu’on retient, c’est ce qu’on arrive à lier à d’autres choses. Ainsi, nous connaissons tous l’exemple du Petit Spirou, attentif en classe parce qu’il aime son institutrice, ou cette chanson de Brassens. Mais que cela n’induise pas une pédagogie par la séduction toutefois : être apprécié par ses apprenants ne signifie pas qu’on est compétent. Ce que cet exemple cherche à illustrer, c’est le lien : entre élève et professeur (relation) valable également entres élèves évidemment, mais aussi entre disciplines (interdisciplinarité) : pour régler par exemple les problèmes en calcul des enfants de primaire, faites de la cuisine (aspect pratique, manipulation, et domaine ne s’apparentant pas au calcul).

Principes de culture

Nous voyons le terrain vague. Vague, pas abandonné ni en friche. Juste pas encore défini. Les graines curieuses sont plantées sous le regard bienveillant du Jardinier, qui va, selon sa personnalité, ses compétences, ses connaissances en entretenir certaines : taille, coupe, arrosage si la plante à soif, … Elles vont développer un réseau de racines pour se mettre en lien, se mélanger, et participer à produire une fleur unique : un humain, qui à son tour se mettra au jardinage, dans son jardin ou d’autres terrains vagues.

Références

BRASSENS Georges (1982), La maîtresse d’école, interprétée par LE FORESTIER Maxime, 1996, 3’21 ».

ROSS Matt (2016), Captain Fantastic, 1h58′.

TARDIF Jacques (1998), « La construction des connaissances, 2 : les pratiques pédagogiques », dans Pédagogie collégiale, vol. 11 n°3, mars 1998, 6p.

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